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“Les Etats risquent l’obsolescence”, L'OBS

“Les Etats risquent l’obsolescence”, L'OBS © Elina Kostabi pour L'OBS

29.09.2017

Dominique Nora

Kersti Kaljulaid, la présidente de l'Estonie, reçoit les chefs d'Etat européens à Tallinn le 29 septembre. Elle livre à "l'Obs" en avant-première
sa vision de la société numérique.

L'Estonie a pris le leadership mondial de l'e-gouvernance, l'administration sans papier, entièrement numérique. Y a-t-il eu des réticences ?
Le pays a largement dépassé le stade où il s'est demandé s'il devait vraiment devenir numérique. Nous acceptons l'idée que ce monde digital est porteur de risques – tout comme le monde analogique – mais nous sommes capables de nous protéger. En cas de problème, on le résout et on avance. Nous avons déjà presque une génération qui a grandi dans cet environnement, ce qui a changé notre attitude vis-à-vis de la technologie.

Concrètement ?
Nous avons développé le concept d'« hygiène numérique » : nous enseignons à chacun la manière d'assurer sa sécurité en ligne. Les Estoniens mettent régulièrement leurs logiciels à jour, ils n'envoient pas d'informations sensibles par e-mail, ils protègent leurs codes et ne laissent pas traîner leurs données bancaires... Du coup, le virus WannaCry [la cyberattaque mondiale massive de mai 2017, qui a touché plus de 300 000 ordinateurs, NDLR] n'a fait aucun dégât ici !

Pourtant, début septembre, des chercheurs vous ont alertée sur la vulnérabilité potentielle de 750 000 cartes d'identité...
Bon exemple : le Premier ministre a aussitôt informé les résidents et e-résidents de cette alerte, qui n'a pour l'instant donné lieu à aucune utilisation frauduleuse de données. Les Estoniens ne disent pas : c'est trop dangereux, on va arrêter le numérique ! Ils demandent juste combien de temps ça va prendre pour résoudre le problème.

Ils ne redoutent pas les intrusions dans leur vie privée ?
Non. D'une part il est illusoire de penser que le monde analogique est plus sûr...Vous, les Français, vous ne savez même pas qui consulte vos informations médicales chez votre médecin, ou à la Sécurité sociale ! Ici, tout est transparent : si, par exemple, la police veut regarder ma déclaration d'impôts, je le sais en temps réel. J'ai le droit de demander des explications. Et les abus sont sévèrement punis.

N'y a-t-il pas un risque de « fossé numérique » entre citoyens ?
Bien au contraire, la signature électronique est une démarche inclusive, qui augmente la cohésion sociale. Les gens riches et les grandes entreprises ont les moyens de gérer la bureaucratie, alors que les citoyens modestes et les PME en sont les premières victimes ! Nous avons bien sûr mis en place des programmes massifs de formation, et les écoles ont intégré le numérique dans leur curriculum, dès le plus jeune âge.

La souveraineté des Etats européens n'est-elle pas menacée par les puissantes plates-formes numériques américaines, les Gafam, qui dominent la nouvelle économie mondiale des données ?
On ne peut pas reprocher à ces entreprises de proposer des solutions digitales si les pouvoirs publics ne le font pas ! Les Etats ont le devoir de fournir une identité à chaque citoyen : ça s'appelle un passeport. Mais le numérique est déjà partout... Si les gouvernements ne donnent pas à leurs ressortissants une manière sûre de s'authentifier en ligne, ils utiliseront les services alternatifs de Google ou Microsoft. Sans transformation digitale, les Etats deviendront obsolètes.

On peut tout de même s'indigner du peu d'impôts que paient ces multinationales...
C'est un autre sujet : dans un monde numérique, on doit repenser la fiscalité des entreprises, comme celle des individus. Aujourd'hui, un comptable européen peut travailler, dans la même journée, pour trois pays différents. Comment fait-on pour ses impôts ? Sa couverture sociale ?
C'est une problématique plus vaste, dont il est urgent de débattre entre nous.

Avec votre programme d'e-résidents, vous voulez devenir le « Delaware de l'Europe » ?
Attention, l'Estonie n'a rien d'un paradis fiscal où l'on peut cacher les revenus d'activités numériques ! Au-delà d'un certain montant, toutes les transactions commerciales passent par les ordinateurs de l'administration fiscale. Cette transparence est bien acceptée, parce que cela simplifie la
déclaration d'impôts, expédiée en quelques minutes. Mais aussi parce que c'est équitable: quand le gouvernement me doit de l'argent, il est sur mon compte en moins de cinq jours.


Les robots vont-ils générer un chômage de masse ?
Non, regardez l'Estonie : nous sommes très avancés dans la transition numérique et – sauf pendant la crise de 2009 – nous avons gardé un taux de chômage bas. Bien sûr, comme à chaque révolution technologique, certaines tâches vont disparaître, et d'autres seront créées...

Mais l'intelligence artificielle, qui menace les jobs qualifiés, ne rend-elle pas cette révolution technologique plus dangereuse que les précédentes ?
Au contraire, nos systèmes éducatifs et sociaux sont beaucoup plus développés que lors de la révolution industrielle. Par ailleurs, les nouveaux emplois de la société numérique sont divers, et pas tous hyperqualifiés: les youtubers, les commerçants ou les artisans profitent aussi d'internet.

Faut-il taxer les robots pour compenser le manque à gagner sur les cotisations sociales ?
Ridicule ! Quand votre agriculture est devenue plus efficace il y a soixante-dix ans grâce à la mécanisation, personne n'a parlé de taxer les tracteurs. Aujourd'hui, doit-on taxer ma voiture parce qu'elle est bourrée d'électronique ?

Que pensez-vous du concept de salaire de base universel ? Ce serait de l'argent jeté par les fenêtres !
Faisons plutôt en sorte que ces mutations bénéficient à tous à travers l'éducation, la formation continue, les indemnités chômage.

Article on the website of L'Obs.