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"Estonie, les secrets du pays start-up", Le Point, 04.03.2017

04.03.2017

Par Guillaume Grallet, envoyé spécial à Tallinn


Disruption. Grâce au numérique, les Estoniens ont réformé leur État et dopé leur créativité. Et si on s'inspirait de leurs initiatives?


La Fuckup Night s'est terminée par une discussion à bâtons rompus dans un sauna. Ce soir d'hiver, Triin Kask a pris le micro et déroulé ses presque 2 mètres pour raconter à une assemblée d'entrepreneurs la façon dont elle a imposé son agence de contenu mobile dans la Silicon Valley. Elle raconte son ascension jalonnée d'échecs. C'est le principe de la soirée: chaque intervenant revient sur les difficultés qu'il a surmontées pour mieux avancer. Au Spring Hub, un espace de coworking situé à Tallinn, la capitale de l'Estonie, on travaille habituellement vautré sur un pouf en écoutant des enregistrements de bergeronnette des ruisseaux. Mais cette nuit-là les pros du Web ont écouté sagement avant d'avaler quèlques piparkoogid- des biscuits secs aux spéculoos - et, pour les plus téméraires, de rejoindre l'atmosphère brûlante et sèche du sauna. Après avoir fait monter la température à 90 °C, deux trentenaires ont continue à rêver d'aventures américaines autour d'une bière Indian Pale Ale locale. Une manière de faire le vide et de repartir à 100 à l'heure, dès l'aube, le lendemain.

Ce pays - qui n'existait pas il y a un siècle - détient le record mondial de start-up par habitant ! Un territoire quinze fois plus petit que la France, recouvert pour moitié par la forêt et qui compte, avec i ,3 million d'habitants, dix fois moins d'âmes que la seule agglomération parisienne. L'Estonie, qui enseigne depuis dix ans le code informatique aux enfants, est le pays européen qui arrive en tête du fameux classement international Pisa... Un pays modèle pour la chancelière allemande, Angela Merkel, le Premier ministre du Japon, Shinzo Abe, le prince Andrew, l'ancien directeur de la Station spatiale européenne Jean-Jacques Dordain ou encore le capitalrisqueur star Marc Andreessen. Tous sont d'ailleurs devenus « e-citoyens » de cet Etat balte: chacune de ces personnalités, tout en gardant sa nationalité d'origine, s'est vuattribuer une carte-pour Angela Merkel, il s'agit de la carte n° 11867 - qui permet de créer une entreprise aux conditions locales et symbolise le partage des valeurs du pays. «Les demandes affluent du monde entier», explique au Point Kersti Kaljulaid, la nouvelle présidente de l'Etat balte, docteure en biologie de 47 ans.

Cette femme est à la tête d'une nation qui a parfaitement réussi sa mue électronique. Prenez la carte d'identité, par exemple. Un petit bout de plastique de la taille d'une carte de crédit qui fait office de permis de conduire, de carte Vitale, de ticket pour le tramway ou encore de pass wi-fi gratuit dans de nombreux restaurants. Il est même possible de la plugger sur un lecteur intégré à l'ordinateur. Sont alors demandes deux codes: le premier pour authentifier son identité, le second comme signature électronique... Cette formalité permet par exemple de déclarer ses impôts en moins de huit secondes. L'administrationsaittoutdevous: la plaque d'immatriculation de votre véhicule, la valeur de votre appartement, la date de son acquisition... Et on ne vous pose jamais deux fois la même question, car les différents services administratifs communiquent entre eux. Résultat: le pays ne compte que 28 DOO fonctionnaires! Rapporté à la population française, c'est comme si la France était gérée avec i million de fonctionnaires... L'Estonie, exemple ultime d'un Etat ubérisé? Il est loin, le temps où, lorsqu'on naissait ici, il n'y avait qu'un destin possible : s'enfuir. L'écrivain Ernest Hemingway l'avait écrit : dans chaque port du monde entier, on comptait toujours au moins deux Estoniens. Même François Hollande a cédé au charme estonien. En décembre 2016, àl'occasion d'un hackathon (événement durant lequel des développeurs volontaires se réunissent pour faire de la programmation informatique collaborative) organisé à l'Elysée, il a invité Kersti Kaljulaid pour échanger avec elle. « Votre président ala volonté debienfaire», encouiage poliment la présidente.

Pour mieux appréhender le pouvoir d'attraction de ce pays au climat aux antipodes du soleil californien, rendez-vous à Telliskivi Creative City, une ancienne usine grande comme trois terrains de football. Ici, il y a trente ans, on assemblait des wagons pour les livrer en Union soviétique. On déambule aujourd'hui dans des hangars égayés par des guirlandes — le soleil se couche à 16 heures la moitié de l'année en Estonie. Après un réparateur de vélos, une salle de yoga, on tombe sur le bar F-Hoone : sur la carte, de la salade au quinoa, du chou sans gluten ou encore des smoothies aux framboises. L'entrée de l'incubateur Liftgg est reconnaissable instantanément grâce au graff géant qui reproduit le visage de Davc Mc-Clure. Ce vétéran de la Silicon Valley, à la tête de l'accélérateur 500 startups, a popularisé sur la plateforme Twitter le hashtag #EstonianMafia. Celle-ci va de Kristo Kàârmann, le créateur de TransferWise,l'appli qui veut «tuer les banques» (Richard Branson est au requêtes en capital), à Ahti Heinla, cocréateur de Skype, au jourd'hui concentré sur Starship, véhicule de livraison sans conducteur. Chez Liftgg, Kadri Tuisk - ancien top-modèle à Milan qui habite désormais une maison en bois avec vue sur le golfe de Finlande - a mis au point Cleanbeat, un réseau social professionnel où les salariés cherchent de l'aide pour résoudre des problèmes qu'ils ne parviennent pas à régler. «Les nuits sont longues à Tallinn, alors nous passons beaucoup de temps à travailler», raconte cette entrepreneuse qui a créé sa boîte en... dix-huit minutes.

D'après la Banque mondiale, ce «government as a service » a permis d'économiser 2,8 millions d'heures en 2014, soit 2% de point de PIB chaque année, «l'équivalent de notre budget de la défense», se réjouit la présidente, Kersti Kaljulaid, commandante en chef des armées. En termes de quantité de papier économisé, cela dépasserait deux fois la hauteur de la tour Eiffel chaque mois... Mais n'y a-t-il i pas un risque, à rendre tout accessible I de manière électronique, de donner naissance au monde terrifiant imaginé par George Orwell? « Chaque citoyen peut voir quelle administration a consulté son profil et lui demander des explications. » La seule chose que l'on ne peut pas faire totalement en ligne est se marier ! Ouf...

La mue de l'Etat le plus high-tech du monde a commencé lors de l'indépendance, obtenue en 1991 à la suite de l'éclatement de l'Union soviétique. «Nous avions les poches vides et aucune réserve d'or», explique Ctt Vatter, qui souligne que le budget du pays n'était alors que de 140 millions d'euros, moins de 1% de celui de laFrance... Mart Laar, membre de la très libérale Société du Mont-Pèlerin, vient alors d'être nommé Premier ministre. «"Free to Choose", de Milton Friedman, est le seul livre que j'ai lu jusqu'au bout», assure-t-il alors. Il engage une salve de privatisations, réattribue les terres aux anciens exploitants et établit en 1993 une fiat tax unique de 20 %. Les investissements dans des sociétés sont exonérés d'impôt, tout comme les successions.

Siim Sikkut est aujourd'hui une sorte d'ambassadeur de cette e-Estonie. Le conseiller digital du gouvemement estonienreçoit dans une bâtisse médiévale de la rue Rahukohtu, à quèlques pas du château de Toompea, la forteresse qui abrite le Parlement depuis 1920. Avant de pénétrer dans la salle du conseil des ministres, on découvre des photos en forme d'hommage: Otto August Strandman, un ancien préisident qui s'est suicidé en 1941 parce qu'il ne supportait pas l'occupation nazie, fait face à Konstantin Pats, déporté en juillet 1940 en URSS, où il décédera dans un hôpital psychiatrique. Sikkut brandit le marteau utilisé par le chef du gouvernement pour entériner une décision. « Tout est paperless id», dit-il fièrement.

C'est sans doute parce que le pays a été successivement sous domination finlandaise, russe, allemande puis soviétique que la conduite du changement est une question de survie. «Ilfaut permettre aux moins de jo ans de se former toute leur vie», explique la présidente, qui est déjà grandmère. Mais cette accélération technologiquene va-t-elle pas supprimer beaucoup d'emplois? «L'agriculture ne compte plus que pour 4% de la population active, alors qu'elle était dominante Hy a peu de temps. Mais nous avons réussi a inventer de nouveaux métiers.» A-t-elle peur du règne à venir des algorithmes ? «Chacun doit pouvoir savoir comment ils sont programmes», tout en prenant ses distances par rapport àl'explosion de l'intelligence artificielle. «Il faut un accord international pour savoir où orienter les recherches.»

Chatbot. Dans un bureau qui donne sur une fresque représentant le pionnier de l'électricité Nikola Tesla, on se retrouve face à Kaili Kleemeier. Mèche violette qui tombe sur son visage, elle a mis au point un outil, Deekit, qui permet de partager des documents visuels à plusieurs, «fêtais l'employée n° So de Skype. Ensuite, la plupart d'entre nous ont créé leur start-up », explique la jeune entrepreneuse, dont l'ordinateur est posé sur un drapeau britannique... L'ambassade d'Angleterre sponsorise cette pépinière de start-up. On pousse une autre porte et apparaît Jorma Jùrisaar, le créateur de Weps. Un chatbot vous pose une série de questions et, en échange de 9 euros par mois, aide à construire votre site Internet. «Ici, tout est fait pour faciliter la création d'entreprise, mais H est encore difficile d'opérer des levées defonds de plus de i million d'euros», regrette l'entrepreneur devant son bilboquet en bois.

Cet Etat fonctionne à merveille quand il n'est pas... attaqué. En Estonie, tout le monde se souvient de la grande paralysie d'avril 2007 (Internet coupé et numéros d'urgence indisponibles). Une attaque attribuée au gouvernement russe, alors en froid avec l'Estonie à la suite de la décision du pays de déplacer la statue d'un soldat soviétique installée au coeur de Tallin. L'an dernier, pas moins de 19 DOO attaques ont frappé l'Estonie. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si l'Otan a installe son centre de cyberdéfense à Tallinn en 2008. Lauri Aasmann, le chef du département juridique de l'Otan, représente les intérêts de 19 nations, dont la France. «Le plus difficile pour moi est d'arriver à ce que les Etats membres partagent les informations entre eux », explique-t-il. Pour ne pas dépendre uniquement du parapluie de l'Otan, l'Estonie a décidé de prendre son destin en main. Rendez-vous dans une ancienne caserne militaire russe du quartier de Tammsaare. Quand on ouvre la porte de Guardtime, entreprise de logiciels, on se demande si on ne s'est pas trompé d'adresse. Derrière un jeu de fléchettes, on aperçoit des collants d'enfant de toutes les couleurs qui pendent du plafond. C'est le cofondateur Martin Ruubel qui reçoit, avec une solide poignée de main, tout comme l'est l'amitié qui le lie à Toomas Hendrik IIves, le geek diplôme de Columbia qui a dirigé le pays de 2006 à 2016. Cet ex-journaliste, toujours en costard et noeud papillon, apoussélaplateformeX-Road, qui héberge les services de l'Etat, à s'appuyer surlablockchain, réputée inviolable. Aujourd'hui, Guardtime aide le gouvernement dans son projet Datacenter without Borders. Il s'agit de dupliquer toutes les données clés des Estoniens dans des datacenters situés à l'autre bout du monde. «En cas de bombardement de l'Estonie, les données seraient préservées.» En quittant Guardtime, on tombe sur une succession de portraits: Biaise Pascal y est célébré, tout comme l'informaticienne Grace Hopper, le spécialiste de l'algorithmique Leslie Lamport ou encore le précurseur d'Internet Vint Cerf. Avant de terminer sur un miroir qui semble nous dire: «Et si le futur bâtisseur de l'informatique mondial, c'était vous?»

Toutes les bonnes volontés sont les bienvenues pour luttercontre l'influence russe... «Nous avons un voisin agressif et nous devons être sûrs que, quoi qu'il arrive à z notre territoire, l'Estonie pourra survivre», a récemment confessé le cadre de l'armée» Taavi Kotka au Financial Times. Le programme de e-citoyenneté, qui vise à convaincre 10 millions de personnes d'ici à 2025, est également une arme pour imposer l'Estonie sur la scène internationale. Parmi les pays qui ont le plus de candidats figurent la Finlande, la Lettonie, les Etats-Unis et... la Russie. Même si les Fuck-up Nights ne se terminent pas toujours au sauna, elles font encore rêver.


Original article on Le Point webpage.